Napoléon : le pâté impérial de Ridley Scott

★★☆☆☆

Un petit Corse qui devient général, renverse un régime, prend le pouvoir, se fait couronner empereur, conquiert une bonne partie de l’Europe, envahit la Russie avec une armée gigantesque, se fait exiler, revient, reprend le pouvoir, puis finit par se faire botter le cul à Waterloo avant de mourir paumé sur une île au milieu de l’Atlantique.

Franchement, même sans faire le moindre effort, l’Histoire te mâche déjà le travail. Tu as un scénario en or massif !

Une ascension fulgurante, une ambition démesurée, des guerres à l’échelle d’un continent, un empire à bâtir, puis une chute à la hauteur du personnage : l’exil, le retour improbable, les Cent-Jours et, pour finir, Waterloo et le trou du cul du monde. Tout est là.

Il « suffit » ensuite de raconter cette trajectoire avec un minimum de souffle, de donner un peu d’épaisseur au bonhomme et de faire sentir ce qui se joue derrière les batailles et les uniformes : l’ambition, le pouvoir, le génie militaire, mais aussi la démesure et les contradictions d’un homme qui finit par se croire plus grand que le monde qu’il est en train de conquérir.

Bref, il suffisait presque de laisser l’Histoire faire son boulot !

Mais non.

Ridley Scott a trouvé le moyen de prendre cette matière première extraordinaire et de la réduire, pour l’essentiel, à une histoire de cul.

C’est quand même assez sidérant. Le type qui a contribué à redessiner la carte de l’Europe pendant vingt ans devient ici un mari jaloux, boudeur et vaguement pathétique, essentiellement préoccupé par Joséphine, ses infidélités et le fait qu’elle ne l’aime pas suffisamment.

Bien sûr que Joséphine a compté dans sa vie. Leur relation est une excellente matière cinématographique. Mais elle n’était pas toute sa vie. Et surtout, elle ne permet certainement pas, à elle seule, de raconter son ascension, son rapport au pouvoir, sa politique ou ses guerres.

Or c’est exactement ce que fait Scott : il transforme la vie d’un homme qui a voulu dominer l’Europe en interminable chronique conjugale.

On passe de la Révolution à Joséphine, de l’Égypte à Joséphine, de l’Empire à Joséphine. À croire que le Code civil, les institutions et la géopolitique européenne n’étaient finalement que des intrigues secondaires autour d’un problème de couple.

Et forcément, quand on décide de raconter Napoléon comme un pauvre type cocu, il ne reste plus beaucoup de place pour Napoléon.

Et l’Histoire dans tout ça ?

Parce que l’autre gros problème, c’est que Scott ne se contente pas de raconter l’Histoire de travers : il la tripote jusqu’à ce qu’elle corresponde à ce qu’il avait envie de filmer.

Et c’est là que ça devient franchement gênant… pour un biopic.

Napoléon n’était évidemment pas à l’exécution de Marie-Antoinette. Il était à Toulon, où il participait au siège de la ville. Et à Toulon, justement, le film transforme son ascension en une sorte de numéro de prestidigitation : le jeune officier arrive, regarde deux minutes la situation, comprend tout et explique aux incapables autour de lui comment gagner. Ça ne s’est évidemment pas passé comme ça, et surtout, on ne ressent jamais la progression qui transforme peu à peu le jeune officier en figure incontournable.

Puis vient l’Égypte.

Alors là, c’est le pompon. Scott nous offre une scène où le petit Napoléon fait littéralement du tir au pigeon sur les pyramides. Sauf que c’est faux. Archi-faux. Il ne l’a pas fait. Jamais !!

La bataille des Pyramides ne s’est d’ailleurs pas déroulée au pied des pyramides, mais à plusieurs kilomètres de Gizeh. Les monuments n’étaient pas bombardés. Napoléon n’a jamais décidé de transformer l’un des plus grands vestiges de l’Antiquité en stand de tir.

Et juste après, Joséphine, encore et toujours.

Le film nous explique que Napoléon quitte essentiellement l’Égypte parce qu’il apprend que Joséphine le trompe. C’est pratique : on remplace un calcul politique par une crise de couple et, en deux coups de cuillère à pot, une décision historique devient l’histoire de Joséphine qui fait trempette ailleurs.

En réalité, son retour en France intervient dans un contexte politique autrement plus complexe, alors que le Directoire est fragilisé et que Napoléon voit très bien la fenêtre de tir politique qui s’ouvre devant lui.

Et ce vomi historique se répète ensuite d’Austerlitz jusqu’à Waterloo.

C’est là qu’on comprend que le problème du film n’est pas simplement son manque de fidélité historique. Même si, au passage, c’est déjà un sacré problème quand on raconte des faits qui se sont réellement produits, et pas une épopée mythologique.

Le vrai problème, c’est que Scott semble incapable de croire que la réalité puisse être suffisamment spectaculaire toute seule.

Il faut la gonfler, la simplifier, la dramatiser, lui coller une couche de cul. Comme si l’Histoire devait d’abord passer entre les mains d’un scénariste hollywoodien pour devenir digne d’être regardée.

Et c’est précisément là qu’il se plante car à force d’en rajouter, il retire.

Parce que visuellement, ça fonctionne parfois

Et c’est peut-être ce qui rend le film encore plus frustrant.

Il y a (un peu) de belles choses dans Napoléon. Certaines compositions sont chouettes. La photographie a de la gueule. Les décors, les costumes, les armées, les champs de bataille : quand Scott pose sa caméra et accepte simplement de regarder le XIXᵉ siècle se déployer devant lui, ça a de la tronche.

Le mec sait filmer le gigantisme, on le sait bien. Il sait faire sentir la masse d’une armée, la boue, la fumée, le métal, les chevaux, les corps qui s’entrechoquent… On le sait depuis Gladiator, notamment. Et sur ce terrain-là, Napoléon offre quelques séquences qui en imposent vraiment.

Ce qui rend d’autant plus frustrant le choix de nous servir, à côté, une sorte de Cinquante nuances de Grey impérial.

Et puis il y a Joaquin Phoenix…

Je ne sais pas ce qu’on lui a demandé, mais le mec ne joue pas Napoléon. Il joue Joaquin Phoenix qui joue quelqu’un qui a vaguement entendu parler de Napoléon. Pas plus…

Il grimace, il boude, il fronce les sourcils; il prend des airs vexés. Il semble perpétuellement contrarié par quelque chose (oui, jpsjhéine qui fait tremprette ailleurs).

Et surtout, il cabotine comme un malade.

Le résultat est assez catastrophique : au lieu d’un homme d’une intelligence politique exceptionnelle, capable de manipuler les hommes, les institutions et les rapports de force, on voit un petit bonhomme capricieux qui fait la gueule parce que Joséphine ne lui donne pas assez d’attention (et fait trempette ailleurs, ou cas ou vous n’aurez pas compris)

Oui, Napoléon pouvait être arrogant, colérique, vaniteux, autoritaire et parfaitement odieux. Mais il n’était pas con. Et c’est précisément ce que le film semble oublier.

Alors oui, Ridley Scott reste Ridley Scott. Il y a du savoir-faire. Il y a de très beaux plans. Certaines batailles sont impressionnantes. Quelques scènes fonctionnent. Mais un grand spectacle n’est pas automatiquement une grande fresque historique.

Scott avait l’Histoire, le budget, les décors, les armées, les canons et un des plus grands acteurs de sa génération…

À l’arrivée, on a un empereur réduit à ses problèmes de couple, une Histoire passée au broyeur, quelques batailles qui envoient du pâté et Joaquin Phoenix qui fait la gueule pendant deux heures et demie.

Bref : le pâté impérial. Beaucoup de croûte, quelques beaux morceaux, et franchement pas grand-chose à bouffer.

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