Christopher Nolan ou l’obsession du réel

Christopher Nolan n’est pas seulement obsédé par le temps : il l’est aussi par le réel. De Batman à Tenet, en passant par L’Odyssée, il cherche à rendre crédibles les idées les plus folles.

On parle beaucoup de Christopher Nolan comme du réalisateur obsédé par le temps. Et ce n’est évidemment pas faux. Chez lui, le temps se plie, se découpe, se répète, s’accélère, se ralentit. Il devient parfois une mécanique, parfois une arme, parfois même le véritable protagoniste du film. Memento, d’abord, puis Tenet, évidemment, qui pousse le concept jusqu’à nous faire subir un petit AVC.

Mais il existe une autre obsession, peut-être moins commentée et pourtant présente depuis le début de sa carrière : le réel.

Car Nolan aime les concepts impossibles, mais il déteste les laisser flotter dans le vide. Il veut leur donner du poids, des règles, une logique, une matière. Il veut que le spectateur puisse presque toucher ce qu’il regarde.

C’est probablement ce qui explique une grande partie de ses choix de mise en scène : Nolan cherche non seulement à faire des films réalistes, mais surtout à rendre crédible ce qui ne l’est pas de prime abord.

Batman plutôt que Superman

Son choix par exemple de s’attaquer à Batman n’a d’ailleurs rien d’anodin.

Car lorsqu’un réalisateur veut faire un film de super-héros au début des années 2000 (2005, pour Begins), il pourrait difficilement rêver d’un personnage plus spectaculaire que Superman. Un extraterrestre beau gosse qui vole, traverse les murs, soulève des immeubles à la force de ses biceps et se déplace à une vitesse à faire péter tous les radars automatiques du pays.

Mais que nenni : Nolan choisit plutôt de consacrer une trilogie à Batman, le seul grand super-héros qui n’a pas de super-pouvoir.

Au fond, Batman est « juste » méga-riche, intelligent, surentraîné et animé par un esprit de vengeance à faire pâlir Max Cady. Mais il reste humain. Il ne vole pas : il utilise une sorte de grappin. Il ne traverse pas les murs : il les défonce. Il n’a pas de force surnaturelle : il compense avec des gadgets, une armure et une montagne de pognon.

Autrement dit, Batman est le super-héros le plus compatible avec l’obsession réaliste de Nolan.

Et ce n’est pas seulement une question de personnage. C’est tout l’univers qu’il entreprend de reconstruire.

Avec Batman Begins, Gotham n’est plus vraiment une ville de comics à la Tim Burton, l’anti-Nolan par excellence. Car là où Burton assume le gothique, le “bizarroïde” et le cartoonesque, Nolan transforme Gotham en métropole américaine crédible, sale, corrompue, traversée par des problèmes sociaux et politiques parfaitement contemporains.

Bruce Wayne n’est plus seulement un milliardaire qui enfile un costume pour aller distribuer quelques mandales la nuit : c’est un homme traumatisé, violent, hanté par son passé et parfois lui-même à la frontière entre le bien et le mal. Parce que chez Nolan, même Batman n’a pas droit à son petit certificat de sainteté...

Et surtout, Nolan refuse autant que possible de présenter Batman comme un “être magique”. Son costume est une véritable armure fabriquée par sa propre boîte. La Batmobile ressemble davantage à un véhicule militaire qu’à une voiture de super-héros. Le Batpod est une pure invention mécanique. Les gadgets ont tous une fonction bien précise. Et même la peur devient une arme psychologique.

Le fantastique est évidemment un peu là (un tout petit peu). Mais Nolan le recouvre d’une couche de réalité suffisamment épaisse pour qu’on puisse presque oublier qu’on regarde un film de super-héros.

Cette obsession du concret se retrouve jusque dans les effets spéciaux

Ce n’est plus une légende : Nolan déteste les CGI lorsqu’ils peuvent être évités et préfère largement filmer quelque chose qui existe vraiment plutôt que de tout pipoter sur fond vert. C’est pour ça qu’il fait construire ses décors, retourne réellement des véhicules dans The Dark Knight, utilise un vrai bateau pour L’Odyssée ou balance carrément un avion contre un hangar dans Tenet. Chez Nolan, le numérique est là pour compléter le réel, pas pour faire semblant qu’il existe.

L’impossible, oui, mais avec des règles

Inception est probablement l’exemple le plus évident de cette philosophie.

Sur le papier, le concept est complètement délirant : des personnages peuvent entrer dans les rêves des autres, construire des architectures impossibles, manipuler leur perception du temps et descendre progressivement dans plusieurs niveaux de conscience.

N’importe quel réalisateur aurait pu prendre cette idée comme une invitation à faire absolument n’importe nawak visuellement. Après tout, le rêve permet précisément de s’affranchir des règles du monde réel.

Mais non. Nolan impose des règles, des lois, une logique et presque une physique à cet univers onirique, comme s’il avait peur que les rêves lui échappent. Un paradoxe, puisque les rêves, précisément, nous échappent…

Dans Inception, donc : plus on descend dans les niveaux de rêve, plus le temps s’étire. La gravité d’un niveau influence celui qui se trouve au-dessus. Une chute dans un niveau peut provoquer une sensation de chute dans un autre. Et le fameux « kick » doit être parfaitement synchronisé pour permettre aux personnages de remonter progressivement à la surface.

Le film transforme donc une idée complètement farfelue en mécanique scientifique. Et c’est probablement là que se trouve le véritable truc de Nolan : il aime suffisamment le fantastique pour s’y aventurer, mais encore plus le réel pour lui mettre des barrières.

Même Tenet veut être concret

Et puis il y a Tenet, autre bon exemple de cette obsession du réel, précisément parce que son principe de départ semble totalement incompatible avec elle.

Nolan imagine un monde dans lequel certains objets et certains personnages peuvent inverser leur entropie et avancer à rebours du temps. Dit comme ça, on est quand même assez loin du petit film réaliste franchouillard du dimanche soir.

Et pourtant, Nolan veut savoir ce que ça implique concrètement. Une personne qui avance à rebours ne se contente pas de marcher à l’envers : elle doit respirer différemment, se déplacer différemment, interagir différemment avec ce qui l’entoure. Même les objets doivent obéir à cette logique.

Bref, le principe est complètement dingue, mais Nolan veut quand même qu’il tienne debout.

C’est là que Tenet devient intéressant. Mais aussi sacrément usant, soyons honnêtes. Parce qu’à force de pousser sa logique jusqu’au bout, Nolan finit par donner l’impression de jouer tout seul dans son coin. Lui connaît les règles, les enjeux, la mécanique. Nous, on essaie simplement de rester dans le film. Et à ce petit jeu-là, il y en a forcément quelques-uns qui sont restés sur le carreau.

Le paradoxe Nolan

C’est peut-être là que se trouve le paradoxe de Christopher Nolan : plus ses histoires deviennent invraisemblables, plus il semble avoir besoin de réel.

Avec L’Odyssée, il s’est attaqué à quelque chose qui pourrait sembler être l’antithèse absolue de cette démarche : un récit mythologique vieux de près de trois mille ans, rempli de dieux, de monstres et de créatures fantastiques. Bref, quelque chose qui, a priori, ne colle pas vraiment à l’esprit nolanien.

Et pourtant, à bien y regarder, le choix est plutôt logique.

Car derrière toute cette mythologie, L’Odyssée raconte aussi quelque chose de très concret et toujours actuel : un homme qui traverse le monde pendant des années pour rentrer chez lui. Un voyage autant extérieur qu’intérieur, où le périple d’Ulysse devient aussi une manière de se confronter à lui-même.

Il y a la mer, les bateaux, les tempêtes, les combats, les blessures, la fatigue, la faim, la peur… Il y a surtout des hommes qui doivent se débrouiller avec leur corps, mais aussi avec ce qu’ils ont dans la tête. Bref : tout ce qui permet à Nolan de donner une matière presque physique à une histoire qui, sur le papier, relève pourtant entièrement du mythe.

Et il trouve même une manière assez maligne de nous faire avaler tout ça… Mais là, je ne vais évidemment pas vous expliquer comment. Ce serait quand même dommage de vous spoiler la petite pirouette du patron.

Disons simplement que, même avec des dieux et des monstres partout dans le récit, Nolan choisit de ne pas vraiment les montrer. Il préfère faire sentir leur présence, ou plutôt leur absence…

Et finalement, c’est assez cohérent avec tout ce qu’on vient de dire : chez Nolan, même le fantastique peut exister sans avoir besoin de se montrer. Le plus fou n’est pas ce qu’on voit, mais d’abord ce qu’il arrive à nous faire croire.

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