Oui, je sais. Le casque n’est probablement pas du bon siècle. La cuirasse aurait deux cents ans d’avance. Hélène de Troie est noire. Agamemnon ressemble davantage à Bruce Wayne qu’à un roi mycénien. Et Nolan n’a sans doute pas respecté Homère à la virgule près. Sacrebleu !
Les grands penseurs du dimanche peuvent déjà monter sur leur estrade et nous éclairer de leur immense savoir. C’est toujours fascinant de voir autant de spécialistes réunis pour expliquer comment faire un film… alors qu’aucun d’entre eux n’est celui à qui on a donné plus de 200 millions de dollars pour le faire.
D’ailleurs, je vais faire un aveu qui va sans doute me valoir l’excommunication de quelques puristes : je n’ai jamais lu Homère.
Voilà, c’est dit. Je n’ai pas passé vingt ans à étudier les chants antiques, je ne connais pas par cœur les différentes versions du mythe et je ne prétendrai pas avoir la légitimité d’un spécialiste pour juger chaque écart avec l’œuvre originale.
Pourtant, je suis quand même allé voir le film. Parce que c’est un Nolan, déjà… Et parce que non, le cinéma n’est pas réservé à ceux qui ont validé un doctorat ++ en mythologie grecque. Une œuvre vieille de 3 000 ans ne traverse pas les siècles en restant figée dans le marbre. Elle survit justement parce que chaque époque la relit, la transforme et lui donne un nouveau visage.

Ce que je viens chercher chez Nolan, ce n’est donc pas une récitation illustrée d’Homère. C’est sa vision.
Sa manière de prendre un monument de la littérature mondiale et d’en faire une œuvre de cinéma contemporaine.
Et sur ce terrain-là, difficile de nier l’évidence : Nolan frappe fort. L’Odyssée est un spectacle monumental. Chaque plan semble pensé comme un tableau, chaque décor comme une fresque. Le film retrouve quelque chose du gigantisme des grands péplums d’antan, cette sensation de voir surgir devant soi des civilisations disparues, des armées immenses, des paysages qui dépassent l’homme.
Et surtout, il y a cette obsession du réel propre à Nolan : des décors construits, des effets pratiques, une matière tangible qui donne au film une puissance presque physique. On sent la poussière, le vent, le poids des corps et des éléments. Ce n’est pas une bouillie numérique à la Marvel qui défile devant nous, c’est un univers qui semble exister.
Mais derrière cette démesure visuelle, il y a surtout une vraie réflexion. Car l’Odyssée de Nolan n’est finalement pas seulement un voyage à travers les mers. Ce n’est pas uniquement l’histoire d’un homme qui traverse un monde hostile pour retrouver son foyer.
C’est le parcours intérieur d’un homme qui tente de comprendre qui il est devenu.
Car derrière l’aventure mythologique se cache une question beaucoup plus intime : que reste-t-il d’un homme après avoir mis son intelligence, son courage et son ingéniosité au service d’une cause qu’il finit par remettre en question ? Ulysse n’est pas seulement le héros victorieux de la guerre de Troie. Il est un homme hanté par ce qu’il a fait, par les choix qu’il a permis et par le prix humain d’une victoire obtenue dans le sang.
Nolan s’intéresse moins au héros glorieux qu’à l’homme qui porte le poids de ses propres actes. Un homme dont la foi a été abîmée par la guerre, qui ne cherche pas seulement à retrouver Ithaque, mais à retrouver une forme de paix avec lui-même.
Et c’est peut-être là que les dieux prennent une autre dimension. Ils ne sont plus seulement des figures mythologiques qui manipulent le destin d’un homme : ils deviennent le reflet de ses propres tourments. Les monstres qu’Ulysse affronte ne sont pas uniquement devant lui, ils sont aussi en lui. Les véritables ennemis ne sont plus seulement les créatures qu’il rencontre sur sa route, mais la culpabilité, le doute et le poids des responsabilités.
Et c’est précisément ce qui rend cette histoire vieille de trois millénaires encore aussi puissante : derrière le Cyclope (dont la scène est d’ailleurs une vraie réussite, au point de donner furieusement envie de voir Nolan du côté de l’horreur), les tempêtes et les divinités, il y a simplement un homme qui tente de rentrer chez lui après avoir découvert qu’il s’était peut-être perdu en chemin.
C’est aussi pour cela que le film dépasse largement le simple récit mythologique.

L’Odyssée de Nolan est un miroir de notre époque et de ses propres tourments.
Je le considère comme un film profondément politique, non pas parce qu’il viendrait défendre une idéologie ou donner des leçons à la mords moi le noeud, mais parce qu’il interroge notre rapport au pouvoir, à la guerre, à la responsabilité et aux conséquences de nos choix.
Car au fond, derrière les dieux et les légendes, Nolan raconte peut-être quelque chose de très contemporain : comment des hommes brillants peuvent participer à des événements qui les dépassent, et comment ils doivent ensuite vivre avec ce qu’ils ont contribué à créer.
L’Odyssée est un Oppenheimer à la sauce grecque : le récit d’un homme qui a créé les conditions de sa gloire avant d’en devenir le prisonnier.
Reste que L’Odyssée est une pure claque. Une expérience de cinéma comme on en voit trop rarement aujourd’hui. Les acteurs jouent tous remarquablement, donnant le meilleur d’eux-mêmes avec cette conscience particulière qu’ils tournent dans un film de Christopher Nolan. Les rôles féminins sont mieux écrits qu’à l’accoutumée. La bande-son de Ludwig Göransson, bien que critiquée par ceux qui continuent de placer Gladiator au sommet absolu du péplum, accompagne parfaitement le film.
Cependant, il manque clairement au film un supplément d’âme, cette émotion qui permet aux grandes œuvres de dépasser ce stade pour toucher quelque chose de plus profond… pour devenir, justement, un chef-d’œuvre.